Salut Big Brother, tu veux planer un peu ? un drone, t’en veux !

L’année 2012 était sans aucun doute placée sous le signe des drones dont les turbulences ont envahi nos cieux médiatiques. Si ces étranges volatiles se sont illustrés pendant dix ans par leur confidentialité, ils n’ont pas échappé aux populations pakistanaises et yéménites,  dont les manifestations massives, ces derniers mois, ont certainement surpris les stratèges de l’armée américaine. Il est peu de règles que les drones n’ont pas encore violées: droit des conflits armés, charte des Nations Unies, Constitution américaine, autant de normes encadrant l’usage des forces armées que ces engins furtifs contournent aisément, avec le soutien du président de la plus grande démocratie du monde: Barack Obama.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là ! Grisés par leur tournée sur les théâtres de guerre américains, les célestes bolides s’apprêtent à déployer leurs ailes dans nos contrées pour surveiller nos frontières, toiser nos territoires et sélectionner nos vignobles. La région de Bordeaux sera d’ailleurs le fer de lance d’un vaste programme de drones polyvalents, lancés tous azimuts, et bénéficiant d’une première mondiale: l’autorisation de vol, par les autorités française, au printemps dernier.[1] La France est donc en pointe en ce domaine, coiffant au poteau la Federal Aviation Agency  qui ne prévoit pas un tel exploit réglementaire avant 2015 ! Si vous voulez surveiller vos voisins, espionner la Garden Party de l’Élysée et profiter des blagues de notre président en avant-première, rien de plus simple, il vous suffit désormais de vous doter d’un UAV (pour Unmanned Aerial Vehicle), et de vous installer confortablement dans votre salon, devant votre écran plasma dernier cri, muni de votre télécommande aérienne. Apprenti sorcier du journaliste paparazzi, à vos manettes !

Une nouveauté dans le ciel français? Pas vraiment. Depuis les premiers vols de six drones SDTI (système de drone tactique intérimaire) au Kosovo en 2007, l’armée française n’a cessé de prendre goût à ces mouchards hors paires, dont les caméras embarquées ont traqué Mouammar Kadhafi jusque dans ses derniers retranchements. Officiellement, la France s’en est sagement tenue à soutenir l’effort de guerre de l’OTAN dans plusieurs régions du monde, en laissant aux américains, noblesse oblige, le privilège de tirer les premiers. Aussi a-t-il fallu attendre le 2 décembre 2012 pour voir le premier drone franco-européen de combat parader au-dessus d’Istres, vol dont il n’a certainement pas profité pour évaluer la pollution des industries pétrochimiques installées au bord de l’étang de Berre depuis des décennies. Mais l’armée a-t-elle vraiment attendu ce jour historique pour faire usage de ces armes de guerre sur le territoire de la République? Il suffit de demander aux habitants de Villiers-le-Bel pour s’apercevoir du contraire. Au moment même où Dassault confiait avec satisfaction ses derniers joujoux à la KFOR, la police française projetait l’emploi de ces armes dernier cri pour surveiller les cités turbulentes de la banlieue parisienne.[2] L’organisation des insurgés dionysiens a surpris des forces de police qui ont alors envisagé sérieusement l’utilisation des drones pour surveiller les toits d’immeuble sans en alerter les occupants.[3] Le programme ELSA, lancé en 2007 par Michèle Alliot-Marie, avait précisément pour but d’offrir aux forces de police des moyens inédits pour accéder aux territoires invisibles autrement. Ce programme avait alors suscité la colère de certains élus de la Seine-Saint-Denis, et Daniel Goldberg, député PS, déclarait alors : « sans encadrement légal strict, l’utilisation de drones risque de passer, tôt ou tard, d’un usage exceptionnel en cas de crise à un usage préventif permanent, renforçant ainsi la stigmatisation que ressentent ici les habitants. » Cet avertissement est devenu réalité avec l’arrêté du 11 avril dernier qui ouvre aux drones l’espace aérien français. La CNIL vient d’ailleurs de lancer une étude pour mesurer les risques qu’ils font peser sur nos libertés civiles. Mais la griserie collective à l’annonce du vol de Neuron – premier drone de combat européen – ne manquera pas d’étouffer ces velléités de régulation si elles ne sont pas relayées par une large mobilisation pour éviter l’abus de ces technologies. Ces derniers mois, le Congrès américain a été pris à parti par des ONG défendant les libertés civiles, en réaction au lobbying de certains députés en faveur d’une extension incontrôlée des drones destinés à faire exécuter les lois américaines (law enforcement).[4] En France, l’opinion publique prend à peine conscience du danger représenté par ces coucous métalliquement inoffensif. Mais attention, l’horloge de votre grand-mère pourrait bientôt rythmer les vols feutrés de vos fantasmes les plus sombres. Réveillons-nous avant d’être embarqués, à notre insu, dans un nouveau délire planétaire,  surpris à dire ces quelques mots, les yeux mi-clos, un soir d’hiver : « Alors, Big Brother, ça plane pour toi ? »

 

 

[1] Voir, dans le Journal Officiel, l’Arrêté du 11 avril 2012 relatif à la conception des aéronefs civils qui circulent sans aucune personne à bord, aux conditions de leur emploi et sur les capacités requises des personnes qui les utilisent. Sur le programme Technowest à Bordeaux, voir la tribune de Clément Rossignol, vice-président EELV de la Communauté Urbaine Bordeaux, sur http://verts-europe-ecologie-cub.fr/salon-drones-tribune-clement-rossignol/

[2] Réalisant là le vœu rétrospectif exprimé sur http://www.bakchich.info/international/2012/09/12/des-drones-dans-le-ciel-europeen-en-2016-61673

[3] Voir Mathieu Rigouste, « retour sur la bataille de Villiers-le-Bel », texte extrait de « Vengeance d’Etat – Villiers-le-Bel : des révoltes aux procès » édité en 2011 aux éditions Syllepse, et consultable sur http://www.infokiosques.net/

[4] Voir notamment le rapport de l’American Civil Liberties Union qui a servi de support aux revendications de différentes organisation : http://www.aclu.org/blog/tag/domestic-drones

Pour une interdiction des drones à reconnaissance automatiques de cibles

Les 14 et 15 juin 2012, j’ai participé à la conférence annuelle d’EURO-International Society for Military Ethics qui avait lieu sur la base militaire de Shrivenham où se trouve la UK Defence Academy. Mon exposé était intitulé :  « To wage war from behind: how drones violate our just war principles and constitutional boundaries ? »  Face au philosophe Asa Kasher, connu pour avoir théorisé et justifié le programme israélien d’assassinat ciblé, j’avançais plusieurs arguments pour interdire l’usage des drones à reconnaissance automatique de cibles, en proposant des principes d’utilisation pour l’ensemble des UCAV (pour Unmanned Combat Aerial Vehicle). Ces réflexions firent l’objet d’une note transmises au Ministère de la Défense le 19 novembre 2012, le jour même où Human Rights Watch et la Harvard Law School  faisaient paraître la première étude systématique sur les conséquences civiles de l’usage des drones par l’armée américaine. Parmi mes propositions figurait notamment celle d’une initiative française en faveur d’un traité international pour interdire l’usage des drones à reconnaissance automatique de cibles et pour encadrer la proliférations des drones armés. Depuis lors, une campagne internationale en faveur de l’interdiction de ces armes s’est mise en branle, entraînant chaque année un nombre grandissant d’universitaires, de militaires, d’organisations civiles. La France…on l’attend toujours !

http://hir.harvard.edu/growing-international-movement-killer-robots/

https://www.hrw.org/report/2012/11/19/losing-humanity/case-against-killer-robots

Plus d’infos sur la campagne, voir : http://icrac.net/ et https://www.stopkillerrobots.org/

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