Milton Wolf Seminar

Sélectionné comme emerging scholar fellow pour participer au Milton Wolf Seminar organisé par l’Académie Diplomatique de Vienne et l’Université de Pennsylvanie (uPENN) les 3 et 4 avril 2015, j’y ai présenté les enjeux d’une recherche initiée par Archippe Yepmou et portant sur la diffusion du hashtag #Iwili pendant la « deuxième révolution » du Burkina Faso. Ce texte rassemble les premiers éléments de cette recherche qui a été discutée par plusieurs experts du Counter Violent Extremism (CVE) réunis à Vienne à cette occasion. Nasser Weddady m’a plus particulièrement encouragé à poursuivre l’étude des langues pré-coloniales pour comprendre la guerre de l’information qui sévit actuellement en Afrique sahélienne. En effet, l’utilisation de ces langues permet également aux groupes terroristes de diffuser des messages au-delà des frontières territoriales et linguistes héritées de la colonisation et de « l’effet Sykes-Picot », qui était le thème central du MWS un siècle après le partage du Moyen Orient par la France et la Grande Bretagne.  

Lien vers les notes préparatoires à mon exposé en anglais

 

La diffusion du #Iwili en 2015 correspond à celle des langues pré-coloniales encore utilisées

 

 

L’accès à Internet en Afrique centrale: une cause de guerre?

En décembre 2013, je m’envolai pour le Cameroun pour y mener une enquête sur les coûts d’accès à Internet en Afrique Centrale. L’opération Sangaris commençait le jour même de mon arrivée. A mesure que mes entretiens se succédaient à Yaoundé (Banque Mondiale, Union Internationale des Télécommunications, etc…), je réalisais que les infrastructures de télécommunications représentaient un enjeu géopolitique majeur dans toute l’Afrique, et plus particulièrement sur l’axe qui rejoint le golfe de Guinée à la Mer Rouge. La Banque Mondiale y avait lancé en 2009 le programme « African Backbone » censé relier Kribi (Cameroun) à Port-Soudan et alimenter les régions inaccessibles pour la Toile mondiale: le Tchad et la Centre Afrique; les câbles devaient suivre à la trace le réseau des pipelines. L’instabilité régionale a eu raison de ce projet, notamment en raison de tensions politiques insurmontables entre le Cameroun, le Tchad et la Centre Afrique. Le texte reproduit ci-dessous est d’abord paru sous forme d’un article pour Internet Sans Frontières  avant d’être repris et retravaillé pour un rapport commandité par l’Alliance For Affordable Internet basé à Washington. L’histoire du CAB est symptomatique des enjeux géopolitiques des télécommunications et de leurs interférences avec les conflits politiques, voire militaires. Il est légitime de s’interroger sur l’influence du projet CAB ou de projets similaires sur le comportement des acteurs qui ont pris part aux conflits militaires qui traversent les frontières de l’Afrique Centrale. La guerre de l’information passe aussi par le contrôle de l’accès à l’information, et donc, par le contrôle des infrastructures qui permettent de la transmettre –  une hypothèse tout à fait « classique » si l’on regarde l’histoire de la stratégie – et notamment la guerre de Crimée. 

[Mes conclusions provisoires furent présentées lors d’un sommet qui se tenait à Yaoundé et où je représentai Internet Sans Frontières]


Le Cameroun à la Conférence mondiale des télécommunications internationales – par ITUpictures (CC BY 2.0)

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Sur le racisme de Gandhi

Une statue de Mahatma Gandhi a fait l’objet d’une contestation grandissante au Ghana, où certains universitaires souhaitent voir son retrait en signe de protestation contre ses prises de position sur la colonisation de l’Afrique noire: https://www.theguardian.com/world/2016/oct/06/ghana-academics-petition-removal-mahatma-gandhi-statue-african-heroes

Je recommande une lecture complémentaire à cet événement historique, Domenico Losurdo, La non-violence, une histoire démystifiée, Delga, 2014, chapitre 2, « participation à la guerre et promotion raciale ».

Domenico Losurdo, philosophe italien qui a beaucoup écrit sur les origines colonialistes du système concentrationnaire, cite longuement celui qui est souvent considéré comme la figure de la non-violence et de la fraternité universelle:

« Notre lutte est continue contre la dégradation que cherchent à nous infliger les Européens, qui veulent nous abaisser au niveau des cafres rustres [noirs d’Afrique australe], dont l’occupation est la chasse et dont la seule ambition est de rassembler un certain nombre de têtes de bétail afin d’acquérir une épouse pour ensuite couler une existence d’indolence et de nudité » (Gandhi, septembre 1896, cité par Losurdo, p.51)

Sans remettre en cause la grandeur de la lutte menée par Ghandi ultérieurement, ce texte (et bien d’autres) nous invite à nous garder de toute idolâtrie dans les choses politiques, particulièrement lorsqu’il est question de non-violence. Rappelons que Ghandi fut recruteur en chef pour l’armée britannique pendant la Première Guerre Mondiale…ce qui lui permit plus tard de disposer d’un certain levier de mobilisation pour lutter contre son supérieur de jadis…plusieurs centaine de milliers d’Indiens participèrent à la Première Guerre Mondiale.

Rappelons qu’en 1896, les troupes éthiopiennes de Menelik II battaient les Italiens à Maroua, au grand dam des colonialistes de tous bords, ce qui suscita alors l’enthousiasme des réformateurs pacifistes italiens comme Filippo Turati : « Ce que nous souhaitons et désirons franchement […] c’est que nos armées et notre drapeau – car il semble qu’il n’y ait pas d’autre issue – soient battus si solennellement que cela ôte aux fripouilles qui nous conduisent dans ces ravins maudits, non pas tant la velléité – ce qui est impossible – mais de moins la possibilité morale de recommencer. » (cité p.81).

Il faudra attendre près de quarante ans pour que l’Italie sorte de sa longue traversée du désert…avant de s’ensabler à nouveau au fond des hauts plateaux éthiopiens.

Pour la petite histoire, Rimbaud trafiquait des armes avec Ménélik II, quelques années avant, pour le compte d’une autre puissance coloniale…la France ! L’Éthiopie fascine pour être parvenue à appliquer le principe de « non-violence » par neutralisation des appétits coloniaux et retournement des logiques coloniales contre elles-mêmes. Bien sûr, le mythe de la « grande Éthiopie » mérite aussi des analyses plus affutées…