La Révolution Française: un gage de paix pour l’Europe?

A l’occasion du quarantième anniversaire de l’EHESS, j’étais invité les 18 et 19 juin 2015 à venir parler du concept du concept de « révolution » lors d’une journée d’études au croisement de la philosophie politique et des sciences sociales. Je profitai de cette occasion pour proposer une ré-interprétation audacieuse du Congrès de Vienne (1814-1815) en y voyant un accord « révolutionnaire » sur l’abolition de la traite de l’esclavage. Le texte de ma présentation s’écartait délibérément du style académique en déplaçant l’attention sur un débat diplomatique « mineur » qui révèle une des clés pour bien entendre ce que pouvait signifier le « Concert des Nations » après les guerres napoléoniennes. 

Gustav Klimt, Beethovens Frise,  Secessions Museum (Vienne) Détails

La Révolution française : un gage de paix pour l’Europe des Lumières ?

4 points :

– la Révolution française, une déclaration de guerre à l’Europe

– un concept de révolution

– la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen: « révolution sans frontières »

– le Congrès de Vienne, déclaration de paix de l’Europe révolutionnaire

En guise d’introduction, je souhaiterais revenir sur la date anniversaire de l’Ecole des Hautes Études en Sciences Sociales en comparant le traité de 1815, non pas avec les traités signés immédiatement après 1945, comme le proposait Kissinger, mais avec le traité européen de coopération et de sécurité, signé à Helsinki en 1975. En imposant une limitation des armements en Europe et des clauses d’arbitrage et d’observation pour garantir ses frontières, ce traité posait les fondements d’une paix durable, allant de l’Atlantique à l’Oural et traversant des pays ayant désormais en partage une longue tradition révolutionnaire. A l’heure où les chars, les armes et les esprits s’échauffent de la mer Baltique à la mer Noire, et bien au-delà, gardons en mémoire cet accord de paix. L’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales lui doit certainement beaucoup ; la philosophie politiques et les sciences sociales, peut-être bien plus encore.

Préalable : J’avais proposé aux organisateurs de mettre en discussion un concept d’ « Europe » ; ils m’ont demandé de revenir plutôt sur le concept de « Révolution ». Je vais donc en profiter pour réunir ces deux concepts à partir de quelques réflexions sur la Révolution française. J’ai été convoqué comme historien et comme philosophe, ce qui convient à l’objet du colloque. Car si l’analyse de certains concepts se passe à première vue de toute matérialité socio-historique (« Dieu » ; « le Monde ; « l’Âme »), celle de certains concepts, comme celui de « révolution », exige un détour par l’histoire, qui en détermine la réalité même. Il convient donc ici de se situer à la croisée des chemins empruntés par l’historien et le philosophe. L’historien exige une attention permanente à la matérialité quotidienne du moment présent, dont il entend pourtant se déprendre pour mieux y dégager l’effet des configurations socio-politiques antérieures. Le philosophe met au jour le travail permanent de la pensée au moyen de définitions, de raisonnements et de concepts qui engagent tout un processus critique de clarification et d’évaluation des propositions et des actions humaines, comme de leurs justifications. Pour être philosophiquement valides, ces justifications doivent être accessibles à la raison, qu’elles prennent la forme d’intuition, d’expériences ou d’arguments. Or, la Révolution française, pour avoir dévoré ses propres enfants, serait devenue philosophiquement insoutenable, comme en témoigne les circonvolutions de Kant à son égard. Bonald n’y voyait-il pas une expérience incompréhensible à la seule raison humaine, avant que la dialectique hégélienne ne l’inscrive dans l’histoire même de la Raison, autrement dit dans l’Histoire ? Malgré ces gages de rationalité, la Révolution française s’est vue très vite disqualifiée par ses adversaires politiques, qui l’accusaient d’avoir réveillé en Europe un typhon capable d’emporter toute civilisation. Et Burke de la condamner par contumace dès 1790, livrant à la vindicte cette prétention « philosophique » à transformer les sociétés humaines en dépit de leur matérialité historique. Dans une toute autre perspective, Marx se joindra à cette entreprise de démystification en dénonçant les illusions « métaphysiques » des hommes de 89, qui rivalisèrent d’enthousiasme pour défendre à la tribune de l’Assemblée nationale les droits « universels » de l’homme et du citoyen – ils ne défendaient rien d’autre que les droits du bourgeois, et du bourgeois français, par dessus le marché ! En mai 1790, au comble de leur illusion, ils allèrent même jusqu’à voter naïvement une « déclaration de paix » destinée à l’Europe entière. Historiens et philosophes y ont vu le signe tragique d’une véritable « dialectique négative » (Adorno), qui aurait fait progressivement disparaître les Lumières du « continent des Ténèbres » (Mazower). La montée aux extrêmes des « démocraties de masse », Tocqueville en prophétise la dérive totalitaire, quand Sorel en démonte la froide mécanique, Habermas en dénonce la publicité mensongère, quand Furet en reproduit l’emballement originel. De 1789 à 1815, deux siècles d’histoire européenne auraient été en gestation, la Révolution française conduisant l’Europe à la « guerre totale » (Bell), ouvrant ainsi la voie à l’impérialisme, au totalitarisme, à la dictature et, plus tard, au populisme.

Par deux fois, l’Europe serait parvenue à restaurer durablement la paix : en 1815 d’abord, le Traité de Vienne posant les fondements du Concert des Nations, en 1945, ensuite, l’Europe s’ouvrant à l’ère des Nations Unies. Henry Kissinger voit dans ce Concert des Nations réunies à Vienne en 1815 une géniale anticipation de la paix négociée par les Etats-Unis, l’URSS et la Grande-Bretagne en 1945. Dans les deux cas, dit-il, un ordre international « légitime » – c’est-à-dire incontestablement favorable à l’équilibre des grandes puissances – a succédé à un ordre international « révolutionnaire », où une puissance révisionniste recourt systématiquement à la guerre pour faire prévaloir des principes censés favoriser les puissances désavantagées par l’ordre précédemment établi – la France révolutionnaire et l’Allemagne nazie. En 1789, la France aurait ainsi remis en cause l’ordre européen en se réclamant de principes qui lui étaient étrangers, comme la souveraineté populaire ou l’égalité de tous les citoyens devant la loi. En proclamant universellement la Constitution française de 1791, l’Assemblée Nationale aurait en fait sans le savoir, au nom d’un peuple libre et par la voix d’un roi, déclaré la guerre à l’Europe. La Révolution française, comme la Révolution Russe en son temps, a bien rassemblé sous un seul mot d’ordre tout un ensemble de principes et d’idées qui circulaient de la Pologne à l’Angleterre, en passant par Saint Domingue et Saint-Pétersbourg. Certaines idées révolutionnaires furent d’ailleurs développées ailleurs qu’en France, et même parfois plus radicalement, comme en Pologne, où fut votée une Constitution bien plus avancée en matières de représentation politique. Pourtant, la France fut rapidement perçue comme le lieu par excellence de la révolution, c’est-à-dire aussi comme un dangereux foyer de sédition menaçant les princes et les rois. Les enthousiasmes révolutionnaires se projetèrent sur la nouvelle capitale des Lumières, Paris, qui concentra l’attention et les énergies européennes, pour le pire et pour le meilleur, pendant encore de longues années. L’accaparement du « capital révolutionnaire » par l’Assemblée nationale la rendra bientôt jalouse de ses nouvelles prérogatives, que Louis XVI tentera vainement de se ré-approprier, au risque d’allumer la guerre civile en France et en Europe. Mues par les intérêts d’un petit nombre de députés, et malgré toute les bonnes volontés de Condorcet et de Robespierre, cette auguste Assemblée précipitera le déclenchement de la guerre, en avril 1792, pour défendre les acquis de la Révolution auprès de l’Europe des Rois. Mais en franchissant ses « frontières naturelles », elle empruntera bientôt les pas de François Ier et Louis XIV. Pendant ce temps, l’Angleterre, toute proche, brillait d’émulation et employait son génie à surenchérir de rivalité avec la France, au risque d’embraser une Europe qui allait être prise entre leurs feux croisé pendant plus de vingt ans.

A l’occasion de cet anniversaire de l’EHESS, je souhaiterais vous soumettre une toute autre hypothèse. La voici : la Révolution française a posé les fondements de la paix civile en Europe en proposant de mettre fin au régime de servitude généralisée qui la caractérisait et en réformant plusieurs institutions fondamentales d’une société libre: sa constitution politique ; son droit civil ; son système éducatif et économique. En renforçant les libertés individuelles et collectives, l’Europe a montré qu’elle avait hérité du siècle des Lumières tout un patrimoine de droits et d’institutions politiques, au cours d’une histoire qui mériterait d’être reprise collectivement. Pour pouvoir étayer cette hypothèse, il faut commencer par redéfinir le concept de révolution. Car depuis les temps mouvementés de la Constituante et de la Convention, l’idée de révolution a été associée à celle de révolte ou de trouble, lorsqu’il s’est agi d’en montrer la dimension essentiellement populaire, où l’action collective vaut à proportion des masses qu’elle entraîne, ou à celle de conspiration et de coup d’état, lorsqu’il fallait au contraire en révéler la dimension élitiste avant de conclure, invariablement, à son accaparement par une élite dirigeante profitant de l’agitation pour régler discrètement ses propres comptes. Ainsi définie, la révolution présente une ambivalence qui se prête très bien aux débats historiographiques sur la puissance respective des deux « moteurs » de l’histoire traditionnelle : le « peuple » et les « grands hommes » (Howard Zinn/Patrice Gueniffey). En effet, une fois détournées de leur marche initiale par les conspirations des uns, la dispersion des autres, ou l’effet déconcertant d’un malheureux concours de circonstances, les révolutions prennent souvent le nom de « révolte » ou de « coup d’état », au gré des arrangements et des tactiques dictées par la conjoncture. Cette mise en concurrence systématique des forces politiques du petit nombre et du grand nombre met le concept de révolution face un dilemme logique, chacune de ces deux forces étant sommée par d’autres de résoudre séparément leurs contradictions communes, qui constitueraient cependant l’unique moteur de l’Histoire (Machiavel/Marx). En réalité, les révolutions procèdent toujours du concours libre des toutes les forces politiques qui, malgré leur caractère hétérogène, parviennent à synchroniser le rythme de leurs agendas, à harmoniser leurs idéologies et à coordonner leurs mouvements stratégiques. Pour préserver le caractère révolutionnaire d’une telle dynamique coopérative dans l’organisation même de la société, ces forces politiques sont sommées de se mettre d’accord sur un principe de partage du pouvoir qui garantisse l’expression continue du libre consentement, l’égale participation des citoyens aux affaires communes, et la juste représentation des intérêts individuels ou collectifs. La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen en est peut-être l’exemple le plus édifiant du concept de révolution. Prenons l’article premier : « Les hommes naissent libres et égaux en droit. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.» Cet article condense toute la charge révolutionnaire véhiculée par les écrits du siècle des Lumières. En l’énonçant publiquement, l’Assemblée nationale formula un message qui avait une portée dépassant largement l’orbite des révolutions antiques, où il était question de l’égale participation des citoyens aux charges publiques, rarement des droits à l’égalité et à la liberté que confère le simple fait d’appartenir au genre humain. Cet article est donc considéré à juste titre comme le symbole même d’une Révolution française partageant ses Lumières avec tout homme, quel que soit sa race ou sa religion. Ce premier article était en effet le résultat de l’égale participation des citoyens et de leurs représentants à la formation de la loi, dont l’article 6 garantit durablement le caractère révolutionnaire : « La Loi est l’expression de la volonté générale. Tous les Citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs Représentants, à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse. Tous les Citoyens étant égaux à ses yeux, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents. »

La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen est donc bien le premier texte fondateur de la libre réunion des initiatives citoyennes et parlementaires, que Condorcet formula sans relâche. Ce serait donc se méprendre sur la portée réelle de ce texte que de la réduire à la juxtaposition maladroite d’intérêts hétérogènes ou au geste irresponsable d’une assemblée sous l’emprise de la pression populaire. L’article premier formulait avec clarté le principe de l’égalité universelle du genre humain. Car l’horizon des révolutions modernes dépasse nécessairement les limites d’une constitution nationale ou même continentale, aucune n’offrant les garanties nécessaires à l’exercice réel des droits et des devoirs universels. En ce sens, le premier article de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyens devait avoir une portée dépassant largement les frontières de la France et l’Europe, retrouvant l’horizon ouvert par les Lumières de Montesquieu et Rousseau. En effet, l’article premier de la DDHC a manifesté toute sa dimension révolutionnaire lors du Congrès de Vienne, qui rassembla l’Europe et ses Huit grandes puissances: l’Autriche, la Prusse, l’Angleterre, la Russie, l’Espagne et le Portugal et la Suède et la France. Comme je l’ai dit plus haut, ce congrès européen a été souvent décrit comme une révolution au sens antique du terme, en l’occurrence le retour des Monarchies d’Ancien Régime après les excès républicains et impériaux. Ce Congrès a pourtant donné lieu à une déclaration universelle remarquable pour l’histoire de l’humanité : l’abolition de la traite des esclaves. Cet acte fondateur du droit international donnait une portée universelle à l’article premier de la DDH, mais aussi à toute une série d’abolitions nationales – 1794 pour la France, 1807 pour la GB et les Etats-Unis. La révolution qui avait eu lieu en France ne pouvait donc bien se réaliser que par un dépassement des frontières nationales…et paradoxalement par l’instrument même que s’était donné ses adversaires, dès 1791, pour la faire arrêter : le Congrès européen. Mais ce dépassement prit d’abord la forme d’une mobilisation politique de très grande ampleur, allant des Caraïbes à Londres, en passant par la Sierra Leone et Philadelphie. En France, le mouvement abolitionniste connut son heure de gloire à l’époque de la Société des Amis des Noirs qui parviendra même à faire voter l’abolition de l’esclavage en 1794. De concert avec Clarkson et d’autres amis d’outre-Manche et de Suisse, Mirabeau plaida au Club des Jacobins en faveur d’un traité franco-britannique pour garantir l’abolition universelle de la traite. Son élan abolitionniste fut arrêté à la porte de l’Assemblée Nationale par un puissant lobby colonial. Profitant de l’affaiblissement des abolitionnistes, ce groupe allait inciter Napoléon, dix ans plus tard, à rétablir l’esclavage pour conforter son empire, entraînant la France dans une « guerre perpétuelle » avec l’Angleterre, qui allait bientôt pouvoir combattre au nom de la liberté des mers comme de l’humanité toute entière. Peu avant l’ouverture des négociations à Vienne, l’opinion publique britannique, sensibilisée à la cause des Noirs par des associations comme l’African Institution, allait se manifester au Parlement par la voix de centaines de pétitions et de lettres, contraignant Castlereagh, plénipotentiaire britannique, à emporter avec lui ces « instructions populaires » au Congrès de Vienne. Talleyrand, craignant la « folie du peuple britannique » quand il était question d’abolitino, allait lui emboîter le pas, espérant garantir le retour de la France dans le « concert des Nations » et la restitution des colonies françaises perdues pendant la guerre. Il se joua donc bien un concert aux accents révolutionnaires pour la Vienne des Habsbourg, un concert dont l’accord majeur fut l’abolition universelle de la traite des noirs. Le traité de Vienne, signé le 9 juin 1815, acta le partage de l’Europe sans donner aucune garantie pour l’abolition universelle, sinon la parole des huit puissances. Aucune institution européenne ne limitait la souveraineté nationale, aucun « concert permanent », comme le souhait Castlereagh, pour chanter en cœur « alle Menschen sind Brüdern ». Seule l’Angleterre se porta garante de l’abolition universelle et, face à la résistance de la France et des Etats-Unis, elle mit en place des cours internationales d’arbitrage en signant une série de traité bilatéraux avec les Pays-Bas, l’Espagne et le Portugal. Alors que la révolution industrielle révélait toute la sagesse, ou plutôt tout le savoir-faire du génie britannique, les autres puissances coloniales ou esclavagistes rejoignirent peu à peu ce système de justice transatlantique – Brésil, France, Etats-Unis. La traite des esclaves – qui avait duré plus de deux siècles – allait rapidement toucher à sa fin. Le traité de Vienne donna donc toute sa portée au principe de l’égalité universelle du genre humain. Appendice : La question des rythmes politiques est fondamentale pour comprendre l’essence des révolutions, qu’elle soit antique ou moderne. Koselleck souligne à titre la dimension cosmologique inhérente à cet impératif de synchronisation révolutionnaire, que l’on retrouve dans la circularité des révolutions antiques comme dans les innovations calendaires des révolutions modernes. La cosmologie a elle-même été révolutionnée. Chez les Anciens, notre histoire planétaire prenait la forme d’une errance sublunaire imitant le cours des astres célestes. L’action humaine devait en passer par des révolutions pour faire entrer notre planète dans un cycle universel. Cf. Homère – Vernant. La révolution copernicienne a transformé la perspective de fond en comble. Désormais, notre planète obéit aux mêmes lois que l’ensemble de l’Univers. Autrement dit, l’activité humaine est susceptible d’influencer l’univers, dans une mesure infinitésimal, certes, mais dans une certaine mesure, ce qui lui confère une signification entièrement nouvelle. Le siècle des Lumières a donné naissance à des hommes et des femmes qui avaient conscience que l’univers entier serait sensible à leurs actions communes. La révolution prit pour eux un sens inédit : elle permettrait d’éclairer le monde d’un nouveau jour, en y portant un message qui pourrait un jour atteindre, peut-être, l’univers tout entier (Thomas Paine et le cercle de la civilisation).

 

 

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