Compte rendu de la journée d’études Renseignement de l’IRSEM

Compte rendu de la journée d’études Renseignement de l’IRSEM

Mercredi 4 mai 2011, Ecole militaire, Amphi Lacoste, 10h-18h

Programme disponible: IRSEMJourn-eRENSEIGNEMENT2011-1[1]

Cette journée d’études s’est inscrite dans la continuité d’un programme de recherche lancé en 1994 par le professeur Maurice Vaïsse (Sciences Po Paris) qui créa, en même temps que le CEHD, une commission d’histoire du renseignement dont la responsabilité fut confiée par la suite au professeur Bertrand Warusfel (Université Lille 2). À partir de 2006, des journées d’études annuelles ont été organisées dont les travaux – couvrant les différentes périodes historiques autour de l’articulation entre renseignement et décision –seront prochainement publiés au Nouveau Monde édition.

Coorganisateur de cette journée avec Pierre Journoud (Irsem), Bertrand Warusfel a souligné en introduction la particularité de l’objet « renseignement » qui nécessite une recherche de longue durée, soustraite aux impératifs de l’actualité, particulièrement sensible dans ce domaine. Il s’est félicité de l’intérêt que présente désormais la reprise de ces travaux au sein de l’IRSEM pour leur donner une dimension pluridisciplinaire accrue. Directeur scientifique de l’Irsem, le professeur Frédéric Ramel a rappelé quant à lui l’importance stratégique de la connaissance et l’anticipation, placées au cœur du dispositif de défense préconisé par le Livre Blanc.

La matinée a été consacrée à un débat sur l’état des travaux sur le renseignement autour de la publication d’une étude de l’Irsem, réalisée sous la direction d’Olivier Chopin : étudier le renseignement : état de l’art et perspectives de recherche, à paraître sous peu dans les études de l’Irsem. Celle-ci se structure, après une revue de la littérature des études de renseignement, autour de trois axes analytiques : les processus de décision et le rapport renseignement/institution (paradigme du cycle de renseignement) (Bastien Irondelle) ; le problème du contrôle démocratique des activités de renseignement (Olivier Chopin) ; l’intérêt militaire des doctrines stratégiques du renseignement – comparaison des Joint Doctrine et du Renseignement d’Intérêt Militaire (RIM) (Amélie Malissard). Ces analyses reposent sur l’étude des cas britanniques, américain et français, et des différents modèles d’organisation institutionnelle qu’ils suggèrent.

Olivier Chopin et Bastien Irondelle ont présenté les résultats de leur étude avant qu’une table-ronde, animée par le professeur Olivier Forcade (Paris IV), réunisse d’éminents spécialistes des questions de renseignements dont la pluralité des points de vue a permis de discuter les problèmes méthodologiques et disciplinaires posés par l’étude du renseignement. Expert du renseignement et ancien secrétaire du Joint Intelligence Committee, Michael Hermann a plaidé en faveur d’une histoire autorisée, en s’appuyant sur l’expérience britannique de collaboration entre le gouvernement et les historiens académiques, qu’il estime de loin préférable au climat de lutte et de défiance entre historiens et autorités politiques et aux conséquences épistémiques désastreuses que celui-ci peut entraîner. L’exemple le plus réussi de cette histoire autorisée serait le livre de Chritopher Andrew : The Defence of The Realm : The Authorized History of MI5 (2009). Professeur à l’Université de Marbourg et auteur d’une récente histoire des services secrets (Services secrets. Une histoire des pharaons à la CIA, CNRS éditions, 2010), Wolfgang Krieger s’est appuyé sur l’expérience de l’ouverture des archives de la Stasi, commencée en 1991, pour encourager une politique responsable de diffusion. Il a toutefois souligné que les services de renseignement de la RFA n’avaient pas fait l’objet d’un traitement similaire. Les conséquences politiques de l’accès aux archives devraient donc inciter l’état à un traitement équilibré qui garantisse une histoire officielle impartiale et responsable. Jean Guisnel, journaliste au Point et auteur, entre autres, du livre Armes de corruption massive (La Découverte, 2011), a insisté sur la fonction essentielle du journalisme dans l’étude du renseignement, mais en déplorant les obstacles juridiques qui entravent l’accès aux sources. Il a également reconnu les contraintes propres au journalisme – commerciales notamment – qui ne sont pas toujours compatibles avec le travail long et patient pourtant nécessaire à la production d’enquêtes informées. Insistant sur la responsabilité du journaliste en matière de protection des sources, il en a appelé à la responsabilité du ministère de la défense en matière de diffusion des archives.

Dans la discussion finale ont été dégagées les différentes pistes possibles entre l’histoire officielle (produite par les services de l’état eux-mêmes), l’histoire autorisée (collaboration entre services de l’état et universitaires) ou simplement une histoire soutenue (B. Warusfel) qui concilierait plutôt indépendance académique et soutien institutionnel. Le principe de transparence devrait ainsi être mis en balance avec la « nécessaire préservation du secret » ; l’autopromotion des objets du renseignement par ses acteurs pourrait être contrecarrée par le libre exercice de la critique ; la distinction – infondée épistémologiquement – entre « réussite » et « échec » du renseignement ne devrait pas servir de critère de sélection pour la politique de diffusion des sources ; enfin, la collaboration de l’histoire, des sciences sociales et du droit devrait être la méthode privilégiée pour l’étude du renseignement.

Si la matinée était animée par le souci de poser les fondements épistémologiques et méthodologiques de l’étude du renseignement, l’après-midi a donné lieu à plusieurs interventions d’universitaires et d’anciens acteurs qui apportaient un éclairage plus concret à ces principes, appliqué à la période 1970-1995. Analysant les évolutions fonctionnelles et institutionnelles qui avaient affecté le renseignement français dans cette période, Bertrand Warusfel est revenu sur la rupture apparente de 1981 et sur celle – plus profonde – qu’a constitué la disparition de l’URSS pour montrer les adaptations plus lentes dans l’organisation structurelle des services. Une autre mutation importante de la période a résidé dans le recul de l’impunité juridique des services, comme l’a illustré de manière extrême l’affaire du Rainbow Warrior, et le début d’une « judiciarisation du renseignement ». Le développement du renseignement technique, l’essor des activités de renseignement économique et la reconversion des activités de contre-espionnage vers le contre-terrorisme ont été les évolutions opérationnelles les plus marquantes. Philippe Hayez a présenté les premiers résultats d’un travail sur l’évolution des ressources humaines des services de 1970 à 2000, en insistant sur le problème de la transparence des effectifs. La proportion de civils a augmenté au cours de la période de 60 à 70 %, un mouvement qui s’expliquerait par la montée en puissance du renseignement technique. D’un niveau de qualification jugé « moyen », les agents du service de renseignement ont été principalement recrutés sous contrat. Enfin, contrairement au modèle britannique, les dirigeants des services de renseignement n’ont guère été recrutés parmi les politiques ou les experts, ce qui a pu perpétuer un climat de méfiance, même si certains ont souligné, dans la discussion, leur rôle crucial de « charnière » entre les administrations et le gouvernement. Floran Vadillo est revenu sur la période mitterrandienne pour montrer comment idéologie, réformisme et réalisme ont été au cœur de l’apprentissage du pouvoir par les Socialistes en matière de renseignement. Alors que le Programme commun de la gauche proposait, en 1978, que les polices parallèles soient dissoutes, on a assisté au contraire à une prise de conscience rapide des enjeux politiques et stratégiques du renseignement, que démontre paradoxalement l’affaire du Rainbow Warrior. Jean-Pierre Bat a montré que dans les années 1970 et 1980, les stratégies de décolonisation ont conduit la France à maintenir des liens privilégiés de coopération et d’intervention militaire, tissés par un service de renseignement en voie de recomposition et donnant l’impression étrange d’être livré à lui-même, comme en témoignent le rôle et l’influence de Maurice Robert et de Jacques Foccart.

En contrepoint de ces présentations, plusieurs acteurs de la période ont apporté leur témoignage. Dominique Fonvielle a souligné la montée en puissance du contre-terrorisme et du contre-espionnage économique, mais également l’importance croissante de la science politique dans la prévision des comportements des acteurs politiques. Rémy Pautrat a rappelé les quatre principes qui ont guidé son action à la tête de la DST : le renseignement doit dépendre de la responsabilité politique pour son orientation ; les services doivent être coordonnés pour éviter une concurrence néfaste à la transmission des informations (création du Comité Interministériel du Renseignement) ; l’usage du renseignement doit être contrôlé par le parlement afin qu’il ne soit pas mis au service du pouvoir personnel ; le renseignement doit s’ouvrir à la société civile pour garantir une expertise extérieure. Alain Chouet, auteur de La sagesse de l’espion, et Jean-Fançois Clair, sont revenus ensuite sur leur expérience respective à la DGSE et à la DST (en particulier en matière de lutte antiterroriste), en insistant sur la complémentarité des services extérieurs et intérieurs, et en rappelant que leur concurrence avait souvent mené à des échecs retentissants. Enfin, Geoffroy d’Aumale a souligné l’importance de la dimension technique du renseignement, décrit la manière dont il avait contribué à la naissance et au développement des moyens techniques de la nouvelle Direction du renseignement, en 1992. Il a rappelé notamment l’importance qu’a revêtue l’informatisation à cette période et les succès peu connus de la collaboration franco-allemande dans ce domaine du renseignement technique.

Félix Blanc, doctorant à l’EHESS,

Centre d’Études Sociologiques et Politiques Raymond Aron