Sur la fuite des esclaves au 18e siècle

Phrase étonnante sous la plume de l’abbé Raynal que l’on considère parfois comme un des pères fondateurs de la théorie des races, loin d’être un « negrophile » donc. Le passage retranscrit ici serait en fait dû à l’intervention de Diderot dans l’édition de 1781, lui qui souhaitait corriger l’argumentation de l’Histoire philosophique des Deux Indes pour la rendre compatible avec la lutte anti-esclavagiste qu’il menait de concert.

Une chose est sûre, les négociateurs du Congrès de Vienne se souviendront de cette prophétie, avant d’abolir en février 1815, comme un seul homme, la traite (Atlantique) de l’esclavage:

« Ces éclairs annoncent la foudre, et il ne manque aux nègres qu’un chef assez courageux pour les conduire à la vengeance et au carnage. Où est-il, ce grand homme, que la nature doit à ses enfants vexés, opprimés, tourmentés ? où est-il ? il paraîtra, n’en doutons point, il se montrera, il lèvera l’étendard sacré de la liberté. Ce signal vénérable rassemblera autour de lui les compagnons de son infortune. Plus impétueux que les torrents, ils laisseront partout les traces ineffaçables de leur juste ressentiment. Espagnols, Portugais, Anglais, Français, Hollandais, tous leurs tyrans deviendront la proie du fer et de la flamme. Les champs américains s’enivreront avec transport d’un sang qu’ils attendaient depuis si longtemps, et les ossements de tant d’infortunés entassés depuis trois siècles tressailliront de joie. L’Ancien monde joindra ses applaudissements au Nouveau. Partout on bénira le nom du héros qui aura rétabli les droits de l’espèce humaine, partout on érigera des trophées à sa gloire. Alors disparaîtra le code noir, et que le code blanc sera terrible si le vainqueur ne consulte que le droit de représailles ! »

Raynal, Histoire philosophique des deux Indes, 1781 3e édition augmentée de la collaboration de Diderot, 1981, p.202-203, cité par Losurdo, La non-violence, une histoire démysthifiée, Delga, 2014